La politique spatiale des États-Unis a pris la forme de travaux publics
Commençons par analyser le discours du président Obama. Ce discours mettait l’accent sur trois points. Premièrement, investir trois milliards de dollars ou plus en recherche et développement pour un cargo spatial dont la conception doit être terminée d’ici 2015, année où débutera sa construction. Deuxièmement, le programme d’expéditions spatiales avec équipage prévoit l’envoi d’une mission plus loin que la Lune d’ici 2025, après dix années de tests nécessaires à l’exploration au-delà de l’orbite terrestre basse. On effectuera d’abord un premier vol vers un astéroïde, suivi d’un aller-retour entre la Terre et l’orbite de Mars d’ici le milieu des années 2030, avec pour objectif final le débarquement sur Mars.
La question la plus importante concerne toutefois le troisième point de ce discours. En effet, il prévoit d’ici deux ans 2 500 nouveaux emplois de plus que l’ancienne politique spatiale dans la région du Centre spatial Kennedy, dans l’État de la Floride, ainsi qu’une dizaine de milliers d’emplois supplémentaires quelques années plus tard dans l’ensemble du pays, principalement en Floride. Le gouvernement investira donc 40 millions de dollars pour la revitalisation économique et la création d’emplois dans les régions.
On peut tirer deux conclusions de ce discours. Premièrement : il s’agit d’un discours très imparfait, composé de propositions bâclées. Le Programme Constellation* annoncé par l’ex-président George W. Bush en 2004, bien qu’élaboré lui aussi très rapidement, montrait les signes des efforts déployés pour réunir les conditions nécessaires à sa réalisation, notamment en termes de prévisions budgétaires à long terme et d’orientations technologiques. Bien qu’il ait finalement été annulé, on peut affirmer que l’ex-président Bush avait au moins le mérite de présenter une vision et un programme dignes de ce nom.
Pour sa part, le récent discours d’Obama élude deux problèmes, à savoir : l’impossibilité d’établir un budget explicite étant donné la situation financière difficile actuelle et l’absence de précisions techniques sur le type de cargo spatial qui sera construit. En outre, les objectifs de ce programme sommaire se limitent simplement à atteindre un astéroïde en 2025 et Mars dans les années 2030. Un tel programme ne peut être qualifié que d’irresponsable, en ceci que ces dates se trouvent naturellement bien au-delà du mandat du président Obama, et que les étapes concrètes de sa mise en œuvre ne sont pas précisées. En somme, avec des objectifs fixés très au-delà du champ de vision du président Obama, ce discours fait fortement figure d’expédient pour sauver les apparences suite à l’annulation du Programme Constellation.
Deuxièmement : ce discours fait ressortir clairement que le développement spatial des États-Unis se définit maintenant en termes de « travaux publics » pour soutenir la création d’emplois. En cette année d’élections de mi-mandat, alors qu’il est sévèrement critiqué par le peuple américain et engagé dans une lutte acharnée avec le Congrès sur des points tels que la réforme du système de santé, le président Obama doit s’assurer l’appui du Congrès. Par ailleurs, la situation actuelle ne permet pas d’augmenter davantage le budget spatial en raison de l’aggravation du déficit budgétaire, résultat de la crise économique qui a suivi le choc Lehman Brothers. Comme on l’a vu lors des élections présidentielles de 2000, la Floride est un État pivot (un État pourpre, c’est-à-dire ni rouge comme les Républicains, ni bleu comme les Démocrates) d’une grande importance, en ceci qu’il influence les tendances lors des élections. L’annulation du Programme Constellation, en entraînant un grand nombre de pertes d’emploi, et, qui plus est, en créant du chômage dans une partie de la classe moyenne très qualifiée techniquement et à l’influence politique importante, risquait d’exercer un effet néfaste considérable sur l’issue des élections.
Par conséquent, ce discours s’est tenu au Centre spatial Kennedy, en Floride, devant un public limité à des personnes impliquées dans l’industrie spatiale, dont principalement des invités membres de la NASA. Autrement dit, ce discours ne s’adressait pas à l’ensemble de la nation, mais promettait plutôt aux personnes concernées qu’elles n’avaient pas à craindre de perdre leur emploi suite à l’annulation du Programme Constellation. La politique spatiale des États-Unis a ainsi pris la forme de « travaux publics » servant à protéger des emplois alors que les finances publiques se trouvent dans une situation délicate.
Le retard considérable des programmes spatiaux habités au Japon
Pendant que le président Obama prononçait son discours, l’astronaute japonaise Naoko Yamazaki faisait l’expérience du premier « séjour simultané de deux Japonais dans l’espace » à bord de la station spatiale internationale en compagnie de l’astronaute Soichi Noguchi. Les images, transmises par la NASA, de Yamazaki jouant du koto dans l’espace ou interviewée furent aussi largement diffusées au Japon. Le ton adopté par les médias japonais tranchait fortement avec le changement d’orientation drastique des programmes spatiaux habités des États-Unis.
Premièrement, au Japon la couverture médiatique des vols spatiaux habités — et cela ne se limite pas au cas de l’astronaute Yamazaki — a tendance à mettre l’accent sur le côté « spectacle grand public » plutôt qu’à présenter le travail concret des astronautes, éludant du même coup la question du pourquoi des voyages dans l’espace. Tandis que le discours d’Obama établissait tant bien que mal l’objectif d’envoyer des hommes sur Mars et envisageait jusqu’à la possibilité d’habiter sur d’autres planètes dans le futur, les médias japonais, pour leur part, en n’expliquant pas les enjeux de la présence du Japon dans l’espace, ne peuvent que donner la fausse impression que le Japon ne s’y trouve que pour présenter un spectacle.
Deuxièmement, le vol spatial de l’astronaute Yamazaki étant le treizième pour les astronautes japonais depuis celui de l’astronaute Mohri (actuel directeur du Miraikan — National Museum of Emerging Science and Innovation), l’envoi de Japonais dans l’espace est donc déjà une réalité allant de soi aux yeux de la population japonaise. Aux États-Unis, l’engouement de l’époque Apollo est maintenant chose du passé, et le plus récent sondage d’opinion publique indique que la moitié des Américains sont d’avis qu’il faut cesser les vols spatiaux habités dans le contexte actuel de crise des finances publiques. En observant l’information diffusée au Japon, on ne peut nier que les médias donnaient l’impression d’avoir épuisé les sujets à aborder ; peut-être ont-ils mis ainsi l’emphase sur la vie familiale de l’astronaute Yamazaki dans l’espoir de susciter l’intérêt du public, en insistant sur le fait que les astronautes n’appartiennent plus aujourd’hui à une élite et que des gens ordinaires vont dans l’espace.
Les finances publiques du Japon se trouvant toutefois confrontées, tout comme celles des États-Unis, à une situation difficile, le Japon ne peut plus ignorer la réalité : à savoir qu’il va dans l’espace aux frais du contribuable pour y donner des spectacles. Si les États-Unis définissent délibérément comme « travaux publics » leurs programmes spatiaux habités, je crois qu’on peut affirmer que le Japon pour sa part, en enrobant encore aujourd’hui ses projets dans un langage fleuri fait de « rêve » et d’« espoir », leur donne inconsciemment la nature de « travaux publics » où l’on protège des droits acquis et où l’on injecte, sans but explicite, des sommes gigantesques issues des impôts. La conclusion qui s’impose est que le Japon, encore aujourd’hui accroché à cette chimère qui captive les médias et la population, accuse un retard tel qu’il rappelle en tous points le programme spatial habité des États-Unis à l’époque de la mission Apollo.
Quel avenir pour les programmes spatiaux habités du Japon et des États-Unis ?
Les programmes spatiaux habités, qui occupent une très grande place dans le développement spatial, exercent un impact considérable à la fois sur la société, sur les finances publiques et sur l’emploi. Le Japon et les États-Unis se trouvent ainsi contraints de maintenir, sous la forme de « travaux publics », ces projets dont le financement public est devenu difficile.
C’est dans ce contexte, le jour même du retour sur Terre de l’astronaute Naoko Yamazaki, qu’un comité consultatif privé du ministre responsable du développement spatial, Seiji Maehara, a indiqué dans un rapport que « les investissements dans la station spatiale internationale doivent se faire avec une stratégie de retrait établissant clairement leur ratio coût-performance (du point de vue de la diplomatie, de la science et des applications) ». Bien qu’il ne s’agisse que d’une proposition émise par un comité consultatif, elle indique une orientation similaire à celle de l’« Initiative Japon » (révision et priorisation des programmes gouvernementaux) en affirmant que les programmes spatiaux habités doivent eux aussi être jugés selon leur ratio coût-performance. Cela implique de les reconsidérer et suggère également la possibilité que les futurs projets soient annulés.
Avec le recul, on s’aperçoit que le discours du président Obama, en conséquence de cette mesure draconienne qui consista à réviser les programmes spatiaux habités de l’époque Bush et à annuler le Programme Constellation, visait à amortir ce changement de politique soudain en formulant des « travaux publics » à destination de la planète Mars dans les années 2030.
Au Japon, qu’adviendra-t-il des programmes spatiaux habités ? Quelles seraient les conséquences si l’on réévaluait ces projets en fonction de leur ratio coût-performance, suite à l’éventuelle acceptation de la proposition émise par un comité de personnes compétentes (en l’occurrence le comité consultatif privé du ministre responsable du développement spatial) ? Tout d’abord, du strict point de vue économique, on peut difficilement dire que leur impact est considérable. Des expériences dans l’espace à l’intérieur des navettes spatiales ont eu lieu à de très nombreuses reprises depuis les toutes premières réalisées en 1981 ; contrairement aux attentes, elles n’ont presque pas donné de résultats dans les domaines de la chimie et de la fabrication de médicaments, et leurs répercussions dans la technologie industrielle se sont avérées minimes.
Il en va de même pour les longs séjours dans l’espace, où l’Union Soviétique a très peu tiré profit de ses quinze années d’exploitation de la station spatiale Mir pendant la Guerre froide, tout comme pour la Station spatiale internationale actuelle, dont aucun impact économique n’est nettement visible. On peut toutefois affirmer que ces expériences ont permis certains progrès dans la recherche, notamment en science pure et dans l’étude des effets de l’apesanteur sur le corps humain, et qu’elles ont porté leur fruit du point de vue diplomatique en tant que symboles de la coopération internationale. On peut également escompter des résultats positifs de ces expériences en tant que moyen de mettre un frein au désintérêt actuel des jeunes pour la science et de faire l’étalage des compétences techniques nippones au Japon et à l’étranger, mais ces effets sont limités, car comme nous l’avons vu, l’enthousiasme pour les programmes spatiaux habités a diminué aussi bien au Japon qu’ailleurs dans le monde.
Lorsque l’on considère les programmes spatiaux habités sous ces angles, il s’avère extrêmement difficile de justifier les coûts qu’ils entraînent. En ce sens, il sera aussi très difficile de poursuivre ces projets si les propositions du comité susmentionné sont acceptées.
On peut toutefois s’attendre, en cas d’annulation, à ce que ce choix soit critiqué en raison des problèmes qu’elle provoquerait, notamment pour l’emploi et la technologie. Faudra-t-il alors, comme le président Obama, redéfinir délibérément ces projets en tant que « travaux publics » ? L’envergure de l’industrie spatiale américaine est sans commune mesure avec celle du Japon. D’un côté, l’industrie spatiale américaine emploie quelque 80 000 personnes (chiffre important, mais inférieur de moitié à ce qu’il était il y a dix ans), et le personnel de la NASA s’élève à 12 000 personnes. Pour sa part, l’industrie spatiale nippone emploie environ 7 000 personnes et la JAXA (Agence d’exploration aérospatiale japonaise) compte à peu près 1 600 employés. S’ajoute à cela le fait qu’aux États-Unis de nombreuses entreprises se spécialisent dans l’industrie spatiale, tandis que pour les grandes entreprises japonaises — comme les fabricants de machinerie lourde ou d’appareils électriques et électroniques — le développement spatial ne représente qu’une partie de leurs activités.
Vu sous cet angle le marché de l’emploi apparaît plus souple au Japon qu’aux États-Unis, il n’est donc pas nécessaire d’y réaliser des programmes spatiaux habités uniquement pour créer de l’emploi. En d’autres termes, on peut difficilement justifier leur redéfinition délibérée en « travaux publics » en tant que mesure pour amortir un changement soudain. En outre, en ce qui concerne la nécessité d’assurer la continuité technologique, celle-ci disparaîtra d’elle-même si l’on met un terme à ces projets.
En tenant compte également de la situation des finances publiques, il est difficile de poursuivre de tels projets qui portent si peu de fruits en termes économiques, scientifiques et diplomatiques. Si l’on considère le fait que la dette du gouvernement japonais s’élève déjà à plus de 180 % du produit intérieur brut (PIB), que dans le budget de l’année fiscale 2010 le montant des bons du Trésor émis est supérieur au montant des taxes prélevées, et que la population japonaise vieillit avec un taux de natalité peu élevé, on peut affirmer sans exagérer que le Japon ne dispose pratiquement d’aucune marge de manœuvre dans ses finances publiques. Même une fois la Station spatiale internationale terminée il faudra débourser chaque année 40 milliards de yens en frais d’exploitation, et il n’est pas certain que le Japon sera capable d’assumer ces frais.
Certaines personnes avancent qu’il faut promouvoir le recours à la coopération internationale pour réduire les frais du développement spatial, mais si les programmes spatiaux habités sont redéfinis aux États-Unis en tant que « travaux publics » et que la priorité est donnée à la protection des emplois, il est permis de croire que les États-Unis risquent fort de confier aux entreprises nationales la réalisation des principaux projets, et qu’ils limiteront la coopération internationale au secteur secondaire de la coopération technologique. De plus, le président Obama a clairement énoncé l’intention de confier au secteur privé américain le transport des équipages vers la station spatiale internationale lorsque la navette spatiale aura été mise hors service. Il s’agit là d’une mesure visant à renforcer les entreprises américaines, dont la compétitivité internationale est déjà sur le déclin. En ce sens également, il est permis de croire que la priorité sera accordée au développement des entreprises américaines et à la protection des emplois aux États-Unis, plutôt qu’à la promotion de la coopération internationale.
De tout ce qui précède, on peut conclure qu’il sera difficile pour le Japon de redéfinir délibérément ses programmes spatiaux habités en tant que « services publics », et que cela s’avère quelque peu inutile. Le Japon doit plutôt envisager sa spécialisation dans des domaines du développement spatial différents et utiliser efficacement ses ressources financières et humaines limitées. Par contre, dans la mesure où les médias japonais continueront d’accorder une grande couverture aux programmes spatiaux habités et de créer l’impression, dans leurs diffusions, que le développement spatial est synonyme de projets avec équipage, le Japon continuera sans doute d’investir des sommes immenses dans ces projets à faible performance par rapport au coût, en les définissant inconsciemment comme des « travaux publics » qui servent en fait à soutenir des groupes détenteurs de droits acquis.
Or, ce dont le Japon a besoin actuellement, ce n’est pas de s’enthousiasmer pour l’« Initiative Japon » qui s’attaque à l’élimination de petits gaspillages insignifiants, mais plutôt de tenir compte de sa position internationale et de sa situation financière pour réexaminer les projets nécessaires au Japon et aux Japonais, et de déterminer dans quelle mesure l’argent des impôts doit y être investi.
| * Programme Constellation : ce programme annoncé par l’ex-président George W. Bush en 2004 consistait à développer à la fois de nouvelles fusées (Ares 1 pour le transport des équipages et Ares 5 pour celui des équipements), un vaisseau spatial habité (Orion) et un module d’accès à la surface lunaire (Altair), dans le but de promouvoir les missions spatiales habitées vers la Lune (et vers Mars dans le futur). |
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