Existe-t-il un texte qui condense et incarne de manière aussi splendide l'infantilité et la nature non scientifique latentes dans la société japonaise ? Il est déjà « à première vue » étrange que ce soit la Compagnie d'électricité de Tokyo, Tepco, le principal suspect de l'affaire, qui, chargée de l'enquête, ait écrit le rapport provisoire de l'accident nucléaire de la centrale de Fukushima Daiichi du 2 décembre. Par ailleurs, le contenu de ce rapport est également étrange dans le sens où il truffé de maquillages dénués de toute rationalité scientifique et de revirements.
Ce rapport provisoire consiste en un ramassis de toutes sortes de fraudes dont le but est d'attribuer au tsunami la responsabilité de la totalité des dégâts énormes et effectifs : la contamination radioactive provoquée par une centrale nucléaire appartenant à une société privée, c'est-à-dire un établissement de production industriel. Il s’agit, en toute franchise, d’un texte d’une pauvreté attristante. Son manque de discernement, indigne d'une gigantesque entreprise à intérêt public dans un pays démocratique, est frappant.
Voici comment nous pourrions résumer le contenu du rapport provisoire qui couvre 250 pages de format A4 : « un grand tsunami est arrivé et tout le monde a eu peur. Tout a été contaminé avec de la radioactivité, mais, étant donné que nous avons agi selon les ordres, nous n'avons rien à nous reprocher. »
J'ai envie d'éditer ce rapport provisoire avec pour titre « Notre texte à nous» ou bien « Notre égoïste texte » afin de lui assurer une conservation permanente et éviter qu’il soit détruit ou qu’il disparaisse.
Il n'y a pas que la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi qui a été victime du séisme de la côte pacifique du Tohoku. La centrale nucléaire de Higashidori de la préfecture d’Aomori, la centrale nucléaire d’Onagawa de la préfecture de Miyagi, la centrale nucléaire de Fukushima Daini, la centrale nucléaire de Tokai Daini ont toutes également été touchées par les puissantes secousses du séisme et le tsunami du 11 mars. Toutes ces centrales ont certes subi quelques complications, mais, mis à part Fukushima Daiichi, elles n’ont pas eu de fuites radioactives et elles ont toutes atteint sans problème l'état d'arrêt à froid. Pourquoi, parmi la totalité des centrales nucléaires victimes du séisme et du tsunami, seule la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi a cumulé de « graves accidents » ayant endommagé 4 réacteurs collatéraux, un cas sans pareil dans l'histoire des centrales nucléaires du monde entier ? Qu’est-ce qui a fait qu’on en soit arrivé là ? Une comparaison minutieuse de Fukushima Daiichi aux autres centrales nucléaires devrait être la base de l'enquête de l'accident.
9 mois après l'accident, je n'ai décelé ni dans le monde scientifique, ni dans les médias, de travail de vérification comparative. Il faut dire que Tepco et l'Agence Japonaise de Sûreté Nucléaire (NISA) attachée au Ministère de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie avaient mis sous scellé les informations de base sur l'accident nucléaire de Fukushima Daiichi. Cependant, le fait qu'aucune vérification comparative, procédure de base la plus direct selon les sciences comme la presse, n'ait vu le jour à l'heure actuelle, confirme que les informations ont été évitées ou scellées de manière intentionnelle.
On peut penser que la responsabilité et le paiement de dommages et intérêts en sont les causes. Depuis le début de l'accident, on ne cesse de diffuser de manière systématique des « informations au but non avoué » d’éviter à Tepco le paiement sans faute et illimité de dommages et intérêts par l'exploitant de la centrale nucléaire selon la réglementation sur l'indemnisation des dommages en cas d'accident nucléaire. L’image populaire du séisme exceptionnel de magnitude (M) 9,0 (échelle de l'énergie libérée au foyer) a eu beaucoup de succès pendant un temps au sein du monde économique et judiciaire.
La médiocrité du bagage scientifique des personnes dites du lignage des sciences humaines au Japon est mondialement connue par le biais notamment d'une enquête de l'Organisation de Coopération et de Développement Économique (OCDE). La magnitude est un chiffre qui représente l'échelle de l'énergie du séisme libérée au niveau du foyer. Il ne s'agit pas d'une valeur numérique indiquant la force des secousses provoquées par le séisme au point d’impact avec la terre. L'énergie du séisme au foyer a beau être grande, plus on se trouve éloigné du foyer, plus les secousses de l'onde sismique qui arrivent s'affaiblissent.
La valeur maximale du tremblement des secousses enregistrées à la centrale nucléaire d’Onagawa, centrale la plus proche du foyer parmi les centrales nucléaires touchées par le séisme, correspond à une accélération gravitationnelle de 570 Gals. C'est moins de la moitié par rapport aux secousses de 1300 Gals provoquées par le séisme de Chûetsu-oki qui a menacé la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa en 2007. Or, à Fukushima Daiichi également, les secousses du séisme ont été enregistrées automatiquement et le rapport provisoire de Tepco cite une valeur maximale de 550 Gals.
Des secousses de 500 à 600 Gals ne correspondent pas du tout à la disposition dérogatoire concernant les « désastres naturels d'une immensité extrême » stipulée par la réglementation sur l'indemnisation des dommages en cas d'accident nucléaire. Le fait que les équipements, la tuyauterie et le système s'endommagent avec des secousses aux mouvements sismiques que les sismologues considèrent comme standard (mouvements sismiques maximaux à prévoir et considérer lors de la construction antisismique) fait perdre complètement la face aux compagnies d'électricité qui manquent de rigueur en matière de centrales nucléaires dans un pays sismique tel que le Japon. Même si la résistance aux séismes standard avait été surévaluée, ces dernières se vantaient de construire des installations résistant largement aux séismes. Or, leurs omissions et négligences dans les préparatifs sont désormais bien connues de tout le monde. En réalité, ils n’ont pas d'autres solutions que de persister à dire que rien n'a été cassé lors du tremblement de terre.
Le tsunami représente leur dernière lueur d'espoir d'obtenir une exonération de responsabilité. Ce dernier se doit d'être suffisamment haut et puissant afin de paraître incontrôlable par les êtres humains.
Tepco a d'abord affirmé que la perte de l'alimentation électrique externe, qui est sensée être la cause sous-jacente de la fusion du cœur du réacteur et des explosions d'hydrogènes, était due à la chute du pylône électrique servant à l'alimentation. Or, il a été établi que le tsunami n'est pas allé jusqu'au pylône électrique mais que ce dernier s'est effondré durant les secousses du séisme. Bien que Tepco, à contrecœur, ait rectifié ses dires, elle continue pourtant d'attribuer tous les dégâts au tsunami allant même jusqu’à avoir recours à des mensonges flagrants et sans fondement.
Deux mois après l'accident, Tepco a diffusé une partie des images filmées par une caméra de surveillance de Fukushima Daiichi. En montrant en boucle par le biais de la télévision le tsunami prenant de l'ampleur en s'abattant contre le bâtiment d'un réacteur, Tepco a réussi avec splendeur à donner l'impression au gens qu'il s'agissait d'un désastre naturel durant lequel un tsunami de 15 mètres de haut a déferlé.
Qu'un tsunami qui s'abat sur un mur élevé tel que le bâtiment du réacteur prenne de l'ampleur à cause de l’obstacle est un phénomène physique tout ce qui a de plus normal. Cela ne correspond pas à la hauteur du tsunami d'un point de vue géophysique. La hauteur d'un tsunami pouvant être soumise à une vérification comparative scientifique correspond à l'augmentation du niveau de la surface de la mer par rapport au niveau standard déterminé sur la base du niveau des marées moyen de la côte en question.
Après l'évidence du mensonge, Tepco cherche à présent à créer des impressions au moyen d'informations fragmentaires. Les médias de masse leurs ont prêté main forte et les journalistes scientifiques n'ont même pas tenté de vérifier ces données et images de manière scientifique. Le rapport provisoire du 2 décembre est un ramassis de stratégies successives « accusant le tsunami de tous les maux ».
D'après ce dernier, le tsunami qui a déferlé avait une hauteur de 13 mètres à Fukushima Daiichi et de 9 mètres à Fukushima Daini. Il insiste sur le scénario selon lequel les constructions principales de Fukushima Daiichi se trouvant à 10 mètres au-dessus du niveau de la mer auraient été inondées par un tsunami de 13 mètres. Il semblerait au contraire qu'à Fukushima Daini, les réacteurs et autres installations se trouvant sur un terrain haut de 12 mètres auraient résisté à un tsunami de 9 mètres.
Il s'agit d'un scénario purement imaginaire. Les 13 et 9 mètres censés représenter la hauteur du tsunami ne sont pas des mesures réelles. Le rapport parle d’« analyse inversée » ou de « calculs de modélisation du tsunami » afin que cela paraisse le plus plausible possible, mais en réalité il s'agit de résultats de calculs théoriques reconstitués dont la crédibilité scientifique est remarquablement faible.
Tepco raconte que la hauteur du tsunami qui a atteint le rivage a été estimée en prenant en compte la distance par rapport à la source du tsunami, la direction des vagues, la quantité d'eau déplacée, la topographie des alentours, etc. Cependant, où sont donc passées les mesures réelles de Fukushima Daiichi et de Fukushima Daini ? Le rapport provisoire se tire d'affaire simplement en affirmant que « comme le limnimètre et l'instrument de mesure de hauteur de vague ont été endommagés par le séisme et le tsunami, des mesures directes ne sont pas possibles ». Pourtant, ce récit n'est pas convaincant.
Les données du marégraphe mis en place dans le port de la centrale nucléaire sont censées être transmises automatiquement au poste de contrôle. Par conséquent, les enregistrements ne devraient pas être nuls. Si le limnimètre permettant de mesurer le tsunami avait été détruit par ce dernier, une explication soigneuse compréhensible à tous est nécessaire.
Il serait plutôt aberrant de ne pas suspecter de camouflages ou de fraudes alors que Tepco brandit plus de 9 mois après l'accident des estimations calculées à partir de chiffres résultant de paramètres arbitraires.
Expliquer avec des excuses infondées en parlant par exemple d’une « superposition de crêtes de vague » la différence de 4 mètres entre le tsunami de la centrale de Fukushima Daiichi et celui de la centrale de Fukushima Daini qui, comme Tepco en semble informée, se trouvent respectivement à 178 et 183 kilomètres de l'épicentre, soit une différence de 5 kilomètres seulement entre les deux centrales, manque de crédibilité scientifique.
Il apparaît une autre zone d'ombre concernant la hauteur du tsunami selon les estimations. Il s'agit du fait de l'emploi, en tant que surface de référence, de celle utilisée pour les travaux du port de Onahama-ko qui se trouve à une distance non négligeable de la centrale nucléaire. Pour quelle raison ne s'agit-il pas de la surface de référence de la mer qui se trouve devant la centrale nucléaire ?
Le rapport de la Compagnie d'électricité Tohoku relatif au séisme et au tsunami concernant la centrale d’Onagawa marque un contraste avec le rapport provisoire de Tepco truffé de points obscurs. Il s’agit de données publiées le 7 avril, c'est à dire moins d'un mois après le désastre provoqué par le séisme.
Le tsunami qui a déferlé sur la centrale nucléaire d'Onagawa était, selon les données mesurées du marégraphe mis en place dans le port devant la centrale nucléaire, de 13 mètres. Comme le marégraphe de la centrale nucléaire d’Onagawa est équipé d'un limnimètre d'observation courante dont l’échelle permet la mesure des marées de 5 mètres au-dessus à 5 mètres au-dessous du niveau de référence de la mer et d'un limnimètre d’observation pour la sauvegarde en cas d’urgence dont l’échelle va de 20 mètres au-dessus et 5 mètres au-dessous, le grand tsunami à pu être enregistré grâce à des données vérifiables scientifiquement.
D'après ces données, on peut voir clairement que la plus grosse vague s'est abattue sur la centrale d’Onagawa à 15 h 30, 44 minutes après le séisme. À la centrale nucléaire d’Onagawa dont les installations principales de la centrale sont à une hauteur de 14 mètres au dessus du niveau de référence, la vague la plus haute du tsunami qui faisait 13 mètres de haut n'a presque pas provoqué d'inondations. On constate donc que les enregistrements et la réalité coïncident.
D'un côté, la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi qui a dispersé de la radioactivité et a forcé plus de 80 000 personnes à vivre en exil, de l'autre côté, la centrale nucléaire d’Onagawa qui à l'état d'arrêt à froid est devenue un lieu d'accueil des habitants victimes du tsunami. En lisant « Notre texte à nous », le rapport provisoire publié par Tepco elle-même, l’écart entre paradis et enfer pour les habitants n’est pas surprenant.
Le rapport provisoire de Tepco est volumineux puisqu'il fait plus de 250 pages de format A4 alors que le rapport de la Compagnie d'électricité Tohoku fait 19 pages du même format. Les mensonges allient en général « verbiage » et « verbosité ».
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