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Opinions

Haruo KURASAWA, journaliste scientifique

« Un accident nucléaire se produira à nouveau »

Haruo KURASAWA
journaliste scientifique

2011.12




En général, c'est au moment où nous nous disons que « les mesures de sécurité » sont « suffisantes » qu’un accident se produit. C'est ça la « sécurité ». Selon la fameuse « loi de Heinrich », un grand accident peut « être lié à 29 cas d'accidents », eux-mêmes pouvant être liés à 300 incidents. Les circonstances ayant provoqué l'accident de cette fois-ci révèlent la dénaturation entreprise par l'industrie nucléaire qui fait passer cet « accident » pour un « phénomène » ou « une malchance ».

Le 2 décembre, la Compagnie d’Electricité de Tokyo (Tepco) a publié un « Rapport d'enquête de l'accident nucléaire de Fukushima » (« Rapport provisoire de Tepco »). Or, en le lisant, il paraît évident que tout a été écrit dans le but de « se dégager des responsabilités ».

Tepco représente la partie intéressée. Or, un grand nombre de faits n'est connu que par cette dernière. Il n'est pas exagéré de dire que Tepco a en main la totalité des informations et des données. L'Agence de la Sûreté Nucléaire et Industrielle (NISA) qui est un organisme de réglementation, le Comité de la Sûreté nucléaire, le Comité gouvernemental d'enquête et d'inspection des accidents et le Comité d'enquête sur les accidents qui va être mis en place d'ici peu au sein de la Diète sont impuissants sans les informations et données de Tepco.

Le « rapport provisoire de Tepco » élaboré par Tepco est, certes, un « rapport provisoire », mais il doit toutefois aborder les questions de « compétence » et de « responsabilité ». Or, dans le « rapport provisoire de Tepco », le mot « responsabilité » n'apparait pas une seule fois.

J'ai le sentiment profond qu'une « enquête de l'accident » qui n'est pas accompagnée du droit à une enquête coercitive n'a pas de sens. Le Comité gouvernemental d'enquête et d'inspection des accidents a également annoncé qu'il allait publier un « rapport provisoire » le 26 décembre. Cependant, je doute qu'il arrive faire une enquête sur l'accident qui s’approcherait de la vérité étant donné que le président du Comité, Yotaro HATAMURA, dit lui-même qu'il n'« y aurait pas d'investigation de responsabilité ».

Prenons pour exemple la ventilation. Dans le « rapport provisoire de Tepco », il est écrit à propos de la ventilation de la tranche 1 que le directeur de la centrale (c'est-à-dire Masao YOSHIDA), après avoir constaté que la ventilation était nécessaire immédiatement après le déclenchement de l'accident, a ordonné de poursuivre les préparatifs. Donc, qui au départ a décidé de ventiler, qui a mis en œuvre la ventilation et qui est responsable ? Dans certains cas, en procédant à la ventilation, de nombreux habitants ont été exposés à des rayons ionisants.

Imaginons que vous êtes opérateur et que l'on vous donne l'ordre de ventiler. Dans la crainte qu'un grand nombre d'habitants soient exposés aux rayons ionisants, seriez-vous capable d'ouvrir les soupapes d'aération ? Et quand bien même vous les auriez ouverts, qui en aurait la responsabilité ? Si vous ne les ouvriez pas, auriez-vous été coupable d’insubordination ?

Dans le « rapport » publié par le gouvernement en septembre, il est écrit que M. Kaieda, ministre de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie, a « ordonné de contrôler la pression de l'enceinte de confinement » selon la « Loi de régulation des réacteurs et autre ». Le gouvernement avait-il conscience de sa responsabilité pénale lorsqu'il a donné cet « ordre » ?

Il me semble qu’un « rapport d'accident » qui ne fait pas mention des questions de « compétence » et de « responsabilité » ne mérite pas l'appellation de « rapport ». Qu'en pensez-vous ?

Or, 8 mois après l'accident, le 12 novembre 2011, la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi a pour la première fois été ouverte au public par le biais des médias de masse. J'ai également fait parti de la première délégation et suis parti enquêter sur le terrain. La prise de vue était strictement contrôlée et nous n'avons même pas eu l'autorisation de descendre du bus pendant les 3 heures consacrées à l’enquête. Cependant, en voyant en nature les bâtiments du réacteur dont j'étais habitué à voir les images, j'ai pu me rendre compte à nouveau de l'ampleur de la destruction et j'ai pu saisir avec clarté combien le chemin à parcourir pour mettre un terme à l'accident est rude.

Le 12 novembre à 10 heures du matin, nous avons mis nos vêtements de protection et, divisés en deux groupes, avons quitté J-village en bus. Jusqu’à la centrale nucléaire de Fukushima, il faut compter environ 40 minutes. Parmi les véhicules croisés en chemin à Naraha-machi, Tomioka-machi et Okuma-machi, il n'y avait que des voitures de patrouilles et personne ne marchait dans les rues. Les maisons qui s'étaient écroulées avec le tremblement de terre étaient également laissées à l'abandon.

Une pancarte « Attention aux bovins sauvages » attira notre attention. Les bovins laissés sur place sont certainement devenus sauvages. Un habitant a même raconté : que lorsqu’il est rentré chez lui, son chien était en train de manger une poule vivante. Le désastre de l'accident nucléaire pèse sur tous les êtres vivants.

Malgré cela, d'un côté, en l'espace d'un instant qui nous coupe le souffle, on s'émerveille devant la beauté du paysage de la campagne japonaise, la vue des villes vides de monde et des alentours de la centrale nous fait ressentir l'impermanence de la vie humaine.

Nos bus sont arrivés devant l'entrée principale un peu avant 11 heures du matin. Pour des questions de sécurité, nous ne sommes pas autorisés à prendre en photo l'entrée principale. Nous pénétrons à l'intérieur et arrivons au bout de 5 minutes sur un terre-plein d’où nous pouvions avoir une vue d’ensemble. À l'origine, le terrain de Fukushima Daiichi se trouve à une hauteur de 35 mètres. Les 6 réacteurs ont été construits en creusant ce terrain jusqu'à atteindre pour le plus bas 10 mètres au-dessus du niveau de la mer. L’ensemble du paysage me fait penser à un aber. À la différence des hautes vagues qui s'approchent et se retirent, lors d'un tsunami durant laquelle la mer monte petit à petit, la « vague approchante » qui a déferlé avec puissance a certainement franchi ces terrains ayant été creusés. En effet, les images du tsunami publiées par Tepco nous le montrent : l'extrémité de la tête de vague qui a déferlé dépasse de loin les bâtiments de 45 mètres de haut.

Regarder encore une fois les tranches 1 à 4 permet de saisir l'ampleur de l'accident qui s'est produit cette fois-ci. Le bâtiment de la tranche 1 dans lequel s’est produit une explosion d'hydrogène le 12 mars à 15 h 36 était déjà couvert. Cette bâche blanche qui laissait croire que rien ne s'était passé manquait de naturel dans son éclat.

Jusqu'à présent, on avait parlé d'une explosion tôt le matin du 15 mars aux alentours de la chambre de décharge de pression de la tranche 2. Or, selon le « rapport provisoire de Tepco », d'après les enregistrements du sismographe, il est fort probable qu'il eût s’agit en réalité d'une explosion dans la tranche 4. Ainsi, ce qu'il s'est réellement passé reste obscur.

Cependant, la pression a bien baissé subitement dans la chambre de décharge de pression de la tranche 2 et une grande quantité de particules radioactives s’est bien échappée et le Comité d'enquête et d'inspection sur l'accident de Fukushima se trouve aujourd’hui sous les projecteurs pour éclaircir les faits.

La tranche 3 était celle qui semblait dans le plus piteux état. J'ai toujours à l'esprit l'image de l'explosion filmée par une caméra fixe de la chaîne Fukushima Chuo le 14 mars à 11 heures. Il faut dire que c'est parce que l'explosion s'est produite alors que j'étais en pleine analyse de l'accident dans un studio de Tokyo. L'image a quasiment été diffusée en temps réel et elle a provoqué un choc en venant s’ajouter à l'explosion de la tranche 1.

J'ai été surpris par le fait qu'une grande flamme s'est d'abord échappée. Le ciment qui constitue le bâtiment est principalement composé d'« eau ». Quand, à cause de la chaleur, de « l'eau » s'échappe du ciment, tout se désagrège. J'ai d'abord eu peur que le bâtiment s'écroule.

En même temps, la structure dans la partie supérieure du bâtiment s'est envolée à la verticale et de la fumée noire s'est échappée tel un nuage noir. En sachant que la tourelle de ventilation a une hauteur de 120 mètres, on peut dire que la fumée a de loin dépassé les 500 mètres de hauteur.

J'ai d’abord soupçonné que la direction verticale de la fumée avait un lien quelconque avec l'enceinte de confinement. Pendant la diffusion, j'étais sous état de choc. J'ai même fait l'erreur de parler d'explosion de « vapeur d'eau » à la place d' « explosion d'hydrogène ». À ce moment, pour dire les choses franchement, je me suis dit que « c'était la fin ». En voyant la tranche 3 devant moi, j’ai revécu ce cauchemar.

La pensée que sous ces débris qui tombaient se trouvaient des ouvriers m'était insupportable. En effet, des ouvriers ou des militaires des Forces de l'Autodéfense ont été blessés pendant qu'ils arrosaient le lieu.

L'état de destruction de la tranche 4 m'a également semblé plus grave que je pensais. Selon la publication de Tepco et de l'Agence de la Sûreté du 15 mars, il s'agissait d'un « incendie », mais en réalité il s'agissait d'une explosion d'hydrogène. On pouvait voir clairement depuis les hauteurs, le couvercle jaune de l'enceinte de confinement qui avait été ôté pour une inspection régulière. Par ailleurs, on distinguait à travers un bâtiment, une partie d'une piscine de combustibles usagés et d'une grue qui soulevait des combustibles.

Je suis également resté sans voix au moment où j'ai entendu les nouvelles concernant la tranche 4 tôt le matin du 15 mars. Je me souviens qu'il m'est passé par la tête qu'il était naturel que « dans une piscine de combustibles usagés, il n'y avait pas d'enceinte de confinement » et, à ce moment-là, j'ai réellement ressenti que « cette fois-ci c'était vraiment fini ».

Au moment de contempler les 4 tranches de la centrale nucléaire depuis le terre-plein en hauteur, le fait de me trouver sur ce lieu me provoqua une sensation étrange.

Le bus se rendit vers la mer à l'intérieur du terrain et nous passâmes devant le bâtiment de traitement centralisé des déchets avant d'arriver du côté de la mer. Le champ de vision était coupé par une digue provisoire faite d'une accumulation de sacs de sable. À l'approche du bâtiment de la turbine de la tranche 4, le radiomètre commença à augmenter. Entre la tranche 3 et 4, le taux de radioactivité atteignit 1000 microsieverts par heure. En une heure, on est exposé à la dose annuelle d'exposition autorisée.

Les travaux sur le terrain sont effectués dans un milieu extrêmement radioactif. Par ailleurs, les désagréments causés par les vêtements et masques de protection rendent difficile la communication.

Bien que nous n’ayons, nous les journalistes, passé que 3 heures sur le terrain, la sensation de fraîcheur au moment d'ôter le masque de protection est inoubliable.

En dernier, nous avons visité le bâtiment antisismique. Je pense que si ce bâtiment n’avait pas existé, l'accident aurait été encore plus grave. Ainsi, la radioactivité dans la salle de contrôle centrale de chaque réacteur avait tant augmenté que même les ouvriers n'auraient pas pu s'y trouver pendant un long moment. S'il n'y avait pas eu de bâtiment antisismique, il est clair que, sans quartier général, la gestion de l'accident aurait encore été encore plus compliquée.

Ma rencontre directe avec le directeur de la centrale nucléaire de Fukushima, Masao YOSHIDA, est ce qui m’a été le plus cher durant cette enquête de terrain. À l’heure d’aujourd’hui (24 novembre 2011) où M. YOSHIDA est hospitalisé, c'est un des seuls enregistrements existants :

« Je pense que le plus important est de savoir si le réacteur est stable ou non. En ce qui me concerne, je pense que la centrale est stable. Cependant, en ce qui concerne le problème de la définition d’arrêt à froid, il est nécessaire d’établir une évaluation à l'aide des analyses données par le siège. En ce qui me concerne, je suis convaincu que nous sommes loin d'une situation où un dysfonctionnement de la centrale pourrait survenir dans un futur proche. En d'autres termes, si la situation était instable, je m'opposerais à y accueillir 3000 ouvriers.»

M. YOSHIDA a clairement évité de parler d'« arrêt à froid » :

« Je suis convaincu que la situation est stable. » Il parle comme si ce « n'était que stable » en disant que « ce qu’il reste à faire c’est que les parties concernées, y compris le siège fournissent une explication claire et suffisante ».

M. YOSHIDA ne peut pas se considérer comme un héros. Il fait parti des responsables de l'accident. Cependant, parmi les cadres supérieurs de Tepco, personne n’a raconté avec franchise en avec ses propres mots tel que l'a fait M. Yoshida.

À la question : « Quel a été le moment le plus difficile ? », il répond :

« La semaine qui suivit le 11 mars était la plus difficile, car nous faisions notre maximum sans pouvoir prévoir ce qui allait se passer ensuite. Durant cette semaine j'ai eu pour ainsi dire — c'est peut-être un peu extrême dans les termes —, mais je me suis dit à plusieurs reprises : “je vais mourir” »

Dire « je vais mourir », en comparaison avec « il se peut que je meure » ou « j'avais l'impression que j'allais mourir », donne l'impression claire qu'il s’attendait à mourir.

Lorsque je lui demandais « ce qui concrètement lui a fait penser qu'il allait mourir », il répondit :

« Par exemple, lorsqu'il y a eu l'explosion de la tranche 1, je n'avais aucune information sur les conditions de l'explosion. Le pire, c'est au moment où des personnes sont revenues blessées du lieu de l'explosion. En cas d'explosion de l'enceinte de confinement, une grande quantité de radioactivité s'échappe. À ce moment, tout contrôle devient impossible. Puis, l'explosion de la tranche 3. Lors que nous avons arrosé le réacteur de la tranche 2, comme l’eau rentrait difficilement, je ne savais pas du tout ce qui allait se passer. La fusion, le pire qui pouvait arriver, progressait de plus en plus et, comme nous nous sommes trouvés hors de contrôle, j'ai senti à ce moment que c'était la fin. »

Le gouvernement prévoit d’annoncer le 16 de ce mois l'accomplissement de la deuxième étape du plan d'action. Les gens commencent déjà à être las des problèmes concernant la gestion de l'accident et la radioactivité.

Cependant, est-il sensé de déclarer un « état d'arrêt à froid » alors que l'enceinte de confinement, qui constitue le dernier rempart, reste dans un état défectueux et que nous ne savons toujours pas où se trouve le combustible qui a fondu ?

Le risque d'une réplique ou d'un tsunami causé par une réplique subsiste. Si un grand incendie se produisait, il faudrait tout abandonner. Dans le cadre d'une gestion de l'accident dans un environnement pénible où les 3000 ouvriers sont équipés de vêtements et de masques de protection, une erreur humaine est toujours à craindre. Et par-dessus tout, des déchets liquides hautement radioactifs continuent de s'accumuler sans être gérés.

Au moment où nous détournons nos yeux de la réalité de l'accident, le prochain accident est certainement en train de se préparer. Afin de ne pas laisser un territoire recouvert de radioactivité aux générations futures, nous devons continuer à faire face à la réalité.

Anglais / Chinois / Japonais

Profil de Haruo KURASAWA :

Né dans la préfecture de Niigata, il fréquente le Lycée Kaisei. En 1977, il est diplômé en Sciences Fondamentales au Département d’Arts et Sciences de l'Université de Tokyo et en 1979. Il termine ses études de Second cycle universitaire à l'Université de Bordeaux en France (équivalent au Master en chimie physique). En 1980, il intègre une chaîne d’audiovisuel privé. Il s'est intéressé à l'accident de la fuite de radioactivité de la centrale nucléaire de Tsuruga, à l'accident nucléaire de Tchernobyl, au bateau nucléaire « Mutsu ». A fait de nombreux reportages sur les problèmes environnementaux, le développement spatial et les problèmes internationaux. Actuellement, il enquête sur l'énergie atomique, les technologies de l'information, les problèmes internationaux, etc... pour le département de journalisme d’une chaîne privée. Il a écrit, Warera cherunobiri no ryoshuu « Nous, les prisonniers de Tchernobyl » (co-auteur, Éditions San-ichi Shobo), Genshiryokusen « Mutsu » Kyoko no Koseki , « “Mutsu”, le bateau nucléaire, le sillage d'une fiction complète » (Éditions Gendai Shokan).