À l'heure actuelle, 700 000 jeunes entre vingtaine et la trentaine d'années seraient touchés par le phénomène appelé Hikikomori (« confiné dans sa chambre ») au Japon. À partir du constat que le phénomène de Hikikomori est propre au Japon, il convient de tenter de comprendre ce phénomène en s'intéressant aux relations entre la structure culturelle et sociale et la mentalité.
Nous savons, d'après une série d'études comparatives de psychologie culturelle, que la culture japonaise est fortement orientée vers la relation et l'adaptation réciproque. De la même manière, la formation du Soi et la création des relations à autrui sont « fondées sur le lieu ». Plus que d'avoir la sensation de « choisir » leurs amis, la plupart des personnes se sont rencontrées de manière fortuite sur les bancs de l'école par exemple et établissent leurs relations en partageant toutes sortes lieux. Par ailleurs, au Japon, le sentiment d'être émotionnellement soutenu (encouragement ou soutien mental) nous fait prendre conscience des liens que nous entretenons avec notre entourage et a tendance à accentuer notre sentiment de bonheur. Au contraire, la culture d'Amérique du nord est fortement orientée vers l'individu et on attache une grande importance à l'estime de soi. Qu'un américain cherche à montrer qu’il est « supérieur au commun des hommes » et ses amis ou son partenaire sont des êtres « qu’il choisit et par lesquelles il est choisi » dans une société tout en mouvement. On peut même aller jusqu'à dire que ne pas se mettre en avant revient à se marginaliser par rapport à la société.
Pourtant, avec le fondamentalisme du marché dû à la mondialisation, le Japon en est venu à chercher à faire évoluer de manière active les valeurs en cours jusqu'alors dans la société japonaise qu’était l'adaptation mutuelle et l’accent mis sur la relation. Pour illustrer cette tendance, on peut donner l'exemple de l'introduction durant les années 90 de la « priorité donnée au rendement » dans les entreprises. Les jeunes âgés d’une trentaine d’années actuellement, dont on compte un grand nombre de NEET et Hikikomori, sont particulièrement nombreux. De plus, ayant pour parents la « génération des baby-boomers » appelée Dankai no sedai et ayant vécu également dans un climat de compétitivité, la famille entière est donc inscrite dans un cadre hautement orienté vers la compétitivité. D'autre part, cette génération, en constatant le manque d'opportunité d'embauche dû à la stagnation économique, fait face à un grand nombre de contradictions causées par les changements de valeurs.
L'« individualisme » de modèle occidental, et d'Amérique du nord en particulier, intègre à l'origine l’autonomie et la capacité d'agir selon sa propre motivation. On considère que le comportement de tout un chacun est basé sur sa propre volonté et que la responsabilité revient à chaque individu. Aussi, le système sociale est fondé de telle manière que chacun puisse faire les meilleurs choix selon le moment quelque soit son parcours antérieur en ayant par exemple l'opportunité de changer de travail. Au Japon, il n'existe pas de telle structure sociale et un tel fondement de la pensée individualiste. Cependant, le Japon a entrepris activement l'introduction d'un « individualisme » superficiel que sont « la responsabilité personnelle », le « droit individuel » et la « recherche de singularité ».
D'autre part, les « liens de sang » et l'« emploi à vie » au Japon ont pris un sens péjoratif de « connections ou joug ». Cependant, malgré cela, la structure sociale ou les valeurs culturelles ne changent pas si facilement. En réalité, l’accent mis sur la relation reste toujours fortement ancré en tant que coutume spirituelle et sociale.
Ainsi, les valeurs de la société japonaise renferment une double composition. On exige non seulement de l'individu de la responsabilité et des résultats, mais on attend également de lui qu'il ne trouble pas l'atmosphère et qu'il comprenne sans les mots. C'est peut-être pour cela qu'une partie de la génération junior des baby-boomers, face à la stagnation de la situation économique, ont expérimenté le sentiment d’échec et ont cru que l’ « échec signifiait qu’ils étaient mauvais », ce qui a aboutit à l’émergence des NEET et Hikikomori. Il n'est pas surprenant qu’ils ont commencé à se poser des questions sur les objectifs qu’ils devaient se fixer.
Le professeur Heine de l'Université British Columbia au Canada, a révélé des données comportementales en employant une conception expérimentale habile. Ainsi, au contraire des Nord-Américains dont la motivation est déclenchée par le succès, les Japonais ont justement tendance à être stimulés et à déployer tous leurs efforts pour répondre aux besoins de la société ou du « lieu » lors d'un échec. D'après l'étude que j'ai entreprise avec le professeur Norasakkunkit de l'Université de Minnesota en employant la méthode expérimentale du professeur Heine, il est apparu que les personnes ayant une forte tendance à être NEET ou Hikikomori s'éloignent de l'idéologie de la « motivation orientée sur l'effort » du Japon traditionnel.
Dans notre recherche (Norasakkunkit et Uchida, 2011), nous avons réalisé une enquête pour étudier les tendances au NEET et au Hikikomori (critères de NEET et Hikikomori) sur plus de 200 étudiants. Puis, ayant séparé les groupes en « groupe à risque élevé » et « groupe à faible risque », nous avons effectué une expérimentation en laboratoire en prenant séparément chacun de ces groupes. Durant l'expérimentation, les participants sont d'abord soumis à un « test d'imagination ». En fait, ce test est constitué de deux catégories de questions : celles auxquelles on peut aisément répondre (conditions de succès) et celles difficile à répondre (conditions d’échec). Les personnes participant à l'expérimentation sont face à l’une de ces deux versions et y répondent. À la fin de l'exercice, ils reçoivent une note. Les personnes aux conditions de succès ont un grand nombre de bonnes réponses et apparaissent parmi les premiers au classement. Les personnes aux conditions d’échec ont très peu de bonnes réponses et apparaissent dans les derniers au classement. Ensuite, pendant la préparation de l'exercice suivant, les participants à l'expérimentation doivent attendre seuls dans une pièce. On leur donne un test similaire au test d'imagination précédent et on leur propose de « passer le temps avec s'ils le souhaitent » en les laissant seuls dans une pièce. Les participants ont été filmés à l'aide d'une caméra cachée sur le bureau pendant 15 minutes maximum pour savoir le temps qu’ils passaient sur ce test d'imagination « facultatif ».
Il s'en est suivi que parmi les étudiants japonais du « groupe à faible risque », dont le risque de devenir NEET ou Hikikomori est faible, les personnes ayant eu des résultats défectueux ont effectué le test facultatif avec plus de continuité que les autres, tel qu'indiqué par le Professeur Heine en 1999. En d'autres termes, on peut penser que l’échec les a « motivés » pour déployer des efforts afin de s'améliorer. A contrario, le degré de poursuite de l'exercice par les étudiants du « groupe à risque élevé » est supérieur pour ceux soumis aux conditions de succès que pour ceux soumis aux conditions d’échec, qui elles leur ont fait perdre toute motivation.
Le « défi face à l’échec » est un aspect majeur au sein de la société japonaise qui exige que l'on se comporte en accord avec les attentes et les besoins du groupe. Cependant, les personnes qui ont tendance à présenter un risque élevé au NEET et Hikikomori abandonnent leurs efforts après l’échec. On constate dans ces conditions un manque de conviction face à l'adaptatibilité et la flexibilité que l'on pourrait résumer ainsi : « même si je fais des efforts, cela ne sert à rien ».
Il est important, en tant que méthode de soutien aux NEET et Hikikomori, de leur suggérer de se tourner vers l'amélioration et le progrès même après un échec et de leur donner l'occasion d'avoir une image de soi souple offrant la possibilité de se dire qu'il est possible de changer. Par ailleurs, la manière d'accumuler les expériences de succès devrait également être utile. Nous pensons que faire l'expérience d'être remercié ou accepté par autrui est nécessaire même si c'est une chose infime.
Que peut faire la société face à ce phénomène ? Il est difficile de changer rapidement un système généré par la culture. Cependant, la formation d'un système diversifié reconnaissant des évolutions dans l'esprit de l'homme est possible. Par exemple, on peut créer un système pour soutenir le retour dans la société après une période de Hikikomori courte et empêcher qu’elle ne se prolonge. La société japonaise est un système qui a tendance à détester les périodes de blanc (inactives) dans un curriculum vitae et selon lequel plus la période d'enfermement chez soi est longue, plus le retour est difficile. En d'autres termes, il s’agit d’un système dans lequel on perd de plus en plus sa motivation en accumulant les échecs. En revanche, en n'admettant aucun Hikikomori de courte période, le phénomène se prolonge et cela devient néfaste pour la société entière. La culture ayant changé et s'étant diversifiée sous l'influence de la mondialisation, les structures des entreprises ou des écoles ainsi que les valeurs tacites doivent nécessairement évoluer en partie pour y faire face.
Par ailleurs, le soutien transitoire est également important. À l'heure actuelle, il existe toutes sortes de systèmes de soutien tels que des soutiens pour Hikikomori par des services publics nationaux ou municipaux ou des ONG. Or, un système permettant de faire fonctionner d’une manière efficace ce soutien transitoire et de questionner la manière de vivre une fois le soutien terminé est également nécessaire. Pour cela, les efforts des entreprises et des régions sont indispensables. En admettant que le phénomène des Hikikomori ne survient pas chez des personnes particulières, mais qu'il se produit dans des situations ordinaires de la société actuelle, n'est-il pas nécessaire de se préparer à les accepter en créant un système de soutien ?
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